10/12/2017 - A propos du Motu proprio « Summorum pontificum »…

A propos du Motu proprio « Summorum pontificum »…

Quelques réflexions…

Le Motu proprio « Summorum pontificum » promulgué par Benoît XVI le 7 juillet 2007 est habituellement présenté par les « traditionalistes » comme une approbation de la Messe tridentine. En effet, ce texte a été et reste largement cité et commenté dans de nombreux écrits dont le but est de promouvoir cette liturgie. Loin de tout esprit polémique, il convient de questionner le document pour le situer à sa juste place.

Une volonté de pacification

Il semble que le Motu proprio « Summorum pontificum » doit être envisagé comme une tentative de réconciliation interne au sein d’une partie de l’Eglise catholique. Le fait qu’il soit signé par le pape Benoît XVI est révélateur. N’est-ce pas lui qui, alors cardinal, a géré l’épineux dossier de la Fraternité sacerdotale Saint Pie X, la création de la Fraternité sacerdotale Saint Pierre et la possibilité d’un schisme dans une Eglise fragilisée par un contexte de plus en plus sécularisé. Les « discussions doctrinales » entre les « traditionalistes » et la « Rome conciliaire » avançant très lentement, le pape a posé plusieurs gestes de bonté paternelle dont la levée des excommunications et la fameuse « libéralisation » de la messe tridentine (appelée aujourd’hui « forme extraordinaire » ou missel de Jean XXIII). Après plus de dix ans d’application, force est de constater que la réconciliation interne n’a pas abouti mais que ce document est souvent instrumentalisé pour justifier une célébration dont le concile Vatican II a demandé la restauration de façon explicite (Constitution Sacrosanctum Concilium). Le Motu proprio est à considérer comme un texte de compromis et certainement pas comme un encouragement pontifical à se tourner massivement vers un rite qui a perdu légitiment sa raison d’être par la promulgation d’un nouveau missel.

Afin de ne pas remettre en cause le travail de restauration du dernier concile, Benoît XVI (en tant que pape) n’a jamais célébré dans l’ancien rite et n’en a jamais fait la promotion. Il reconnaît qu’il est vénérable, il admet que des fidèles y trouvent un aliment spirituel mais il affirme aussi qu’il est « extraordinaire », c’est à dire qu’il ne doit pas faire partie de la vie « ordinaire » de l’Eglise. Il est sans doute important de le rappeler pour ne pas accorder trop d’importance à un texte facile à exploiter au détriment de l’unité liturgique de l’Eglise.

Parmi les nombreuses études du Cardinal Ratzinger sur la liturgie, Denis Crouan, dans son dernier ouvrage « La Grande rupture », cite ce passage particulièrement éclairant :  « Au début du XXe siècle, la liturgie était comme une fresque parfaitement préservée, mettre presque entièrement recouverte de couches successives. Pour les fidèles, elle était en grande partie dissimulée sous une foule de rubriques et de prières privées. Certains allaient même jusqu'à réciter leur chapelet pendant que le prêtre célébrait la messe. Après le concile Vatican II, la fresque fut dégagée, et pendant un instant, on en resta fasciné. Mais aujourd'hui, exposée aux conditions climatiques et à diverses tentatives de restauration, cette même fresque risque d'être détruite. » (L’esprit de la liturgie)

Ainsi la solution à la désacralisation de la liturgie n’est pas à trouver dans le retour d’une forme obsolète mais dans l’application rigoureuse du missel de Paul VI, missel plénier de l’Eglise catholique. Il s’agit de l’enseignement invariable de tous les pontifes depuis le concile. Faire du pape émérite le promoteur de l’ancien rite constitue un abus de langage. Il convient de rappeler inlassablement qu’une réforme ne peut pas être jugée par sa non-application et que le travail du clergé est de la faire connaître et appliquer.

De fait, partout où la messe de Paul VI est célébrée dignement (pensons au magnifique travail de la communauté Saint Martin et des Légionnaires du Christ), le « combat » pour la célébration de la messe dite « traditionnelle » ne se justifie plus. Le problème est, hélas, beaucoup plus profond qu’une simple question de rites… C’est le travail du concile Vatican II qui est explicitement remis en cause par des prêtres qui se disent fidèles à l’Eglise.

De nombreuses contradictions…

Il semble totalement incohérent de reconnaître du bout des lèvres la validité de la messe de Paul VI et de refuser obstinément sa célébration. Il s’agit d’une position théologiquement insoutenable. Si cette liturgie est approuvée comme norme authentique de l’Eglise catholique, comment prétendre à la fidélité sans la célébrer au moins occasionnellement. Plus grave, les choix liturgiques de ces prêtres « traditionalistes » sont souvent étayés par des arguments théologiques qui ne tiennent pas compte du Magistère actuel de l’Eglise.

D’un point de vue sociologique, la démarche des fidèles réclamant la messe tridentine est caractéristique de la société contemporaine qui place le sujet au centre des débats. De fait, il serait intéressant d’étudier attentivement les raisons qui justifient ce choix et qui sont parfois bien éloignées des questions spirituelles. Le fait de choisir son rite, selon des critères personnelles (« j’aime bien », « je prie mieux », « appartenances sociales ») est typiquement moderne et constitue un fait inédit. Traditionnellement, le rite ne se choisit pas, il se reçoit dans la fidélité à l’Eglise, gardienne de la liturgie. Rappelons que le rite n’a cessé d’évoluer au cours de l’histoire et que la « messe de toujours » est une invention récente. Bien sûr, il a toujours existé plusieurs rites dans l’Eglise, mais jamais sur le même territoire, au même moment et pour une même catégorie de fidèles.

Dans ce sens, la formule maladroite des « deux formes (ordinaire et extraordinaire) de l’unique rite romain » soulève de nombreuses questions. Quels sont les critères objectifs d’un choix, ? Comment promouvoir la restauration liturgique voulue par le concile Vatican II dans un climat de concurrence dans lequel les fidèles sont instrumentalisés ? L’ambiguïté théologique liée au refus de la liturgie restaurée est-elle justifiée et justifiable ? Au nom d’une pacification, est-il légitime de faire cohabiter deux rites dans une même église ? L’Eglise ne court-elle pas le risque d’un éclatement de la pratique en une multitude de chapelles ?… Le Motu proprio « Summorum pontificum » soulève plus de questions qu’il n’apporte de réponses.

Un rappel fondamental

La liturgie ne peut pas être une affaire privée, soumise aux critères de groupes de pression (même officiels). Elle est l’oeuvre de l’Eglise qui agit souverainement dans ce domaine. Il est surprenant de constater que le refus de la messe de Paul VI se justifie souvent par la fidélité à la Tradition… Mais y-a-t-il une Tradition en dehors du Magistère actuel de l’Eglise ?