24/12/2016 - Réforme de la réforme ?




Les questions liturgiques sont souvent passionnantes et passionnées. Il est de bon ton, dans certains milieux liturgiques de remettre en question la restauration du missel voulue par le Concile Vatican II en demandant une réforme de la réforme. Pour comprendre cette expression, il convient de rappeler quelques jalons.

Le culte catholique a évolué au cours de l’histoire. Il est évident que la Messe (Fraction du Pain) célébrée par les premiers chrétiens a très peu de points en commun avec la célébration codifiée par Saint Pie V. Les deux éléments centraux, à savoir la liturgie de la Parole et la liturgie Eucharistique, ont traversés le temps et constituent les fondements de la Messe. Les autres éléments de la célébration ont été ajoutés aux cours des âges, parfois tardivement. D’autres ont été supprimés lors des codifications successives du missel et des sacramentaires. Jusqu’au Concile de Trente, et même au-delà, il est plus juste de parler du missel « au pluriel » car différentes variantes coexistent dans l’Eglise romaine. Dans ce sens, affirmer qu’il existe une « Messe de toujours », célébrée uniformément, partout et dès les origines est un non-sens. L’histoire de la liturgie est faite d’ajouts et de suppressions, évolution organique du culte chrétien qui répond aux aspirations du Peuple de Dieu qui se renouvelle à chaque époque.

Le Concile de Trente (1545-1563) est un jalon important dans l’histoire de la liturgie. Face à la Réforme protestante, l’Eglise catholique va affirmer son unicité en codifiant la Messe avec beaucoup de précision. Le même culte, magnifiant la présence réelle, doit être célébré partout de la même façon. Dès lors, les autorités romaines n’auront de cesse de rappeler les rubriques et de lutter contre les inévitables abus liturgiques. Le missel restauré sous l’impulsion de Saint Pie V est une tentative de simplification cultuelle en réaction aux ajouts du Moyen-âge.

Au 19ème et dans la première moitié du 20ème siècle, un mouvement liturgique émerge sous l’impulsion des abbayes bénédictines  de Solesmes (France), de Maredsous (Belgique) et de Maria Laach (Allemagne). On assiste à une redécouverte du culte des origines et du caractère communautaire de la Messe. Les fidèles doivent « participer » et former un seul corps plutôt que de s’isoler dans des pratiques de piété individuelle. Une lente évolution des mentalités s’amorce et le désir d’une nouvelle restauration liturgique devient de plus en plus évident. Celle-ci sera un fruit visible du Concile Vatican II (1962-1965). La nécessité d’une simplification liturgique emporte l’unanimité des Pères conciliaires et, le 4 décembre 1963, la Constitution sur la sainte Liturgie (Sacrosanctum Concilium) est approuvée en dernière lecture par 2 147 voix contre 2. Le Pape Paul VI établit alors une Commission (Concilium) formée d’experts dans le but de restaurer le Missel qui est officiellement promulgué en 1969.

La restauration liturgique voulue par Vatican II aboutit dans une époque troublée. Après l’euphorie du début des années soixante succède un certain anarchisme culminant en mai 68, ayant des répercutions dans la vie ecclésiale. En Europe occidentale, le Missel de Paul VI est rapidement jugé dépassé par certains prêtres qui modifient la célébration et inventent des prières fantaisistes. Les nombreux recadrages romains resteront souvent sans effet. En France, Monseigneur Lefèbvre dénonce les abus liturgiques attribués à tort au missel restauré et réclame le retour au missel de Saint Pie V.

Cinquante ans plus tard, la réception du missel de Paul VI est toujours d’actualité. Beaucoup de prêtres continuent de « trafiquer » les textes originaux et des abus ou permissions liturgiques sont devenus la règle pastorale. Dans certaines paroisses, des prêtres fidèles au Concile sont jugés « conservateurs » en raison de la simple application du missel de Paul VI dans sa forme normative. La réaction « traditionnaliste » est toujours présente et banalisée. Depuis le Motu proprio de Benoît XVI autorisant la célébration de la Messe selon le missel de Saint Pie V, les deux formes « coexistent » dans l’Eglise, créant des catégories de fidèles séparés par un fossé liturgique de plus en plus infranchissable. Le retour à une forme antérieure du missel romain est une fausse réponse à la crise de l’Eglise. Le mouvement liturgique n’est pas achevé et il convient d’œuvrer à la formation du clergé et des fidèles par la lecture et l’approfondissement des textes conciliaires et de l’enseignement du Magistère. La Présentation générale du Missel romain est un incontournable qui permet de comprendre l’utilité de la réforme liturgique qui forme un tout harmonieux, à condition de l’appliquer dans son intégralité.

De nos jours, certains souhaitent une « réforme de la réforme », en réponse aux abus liturgiques. Cette entreprise est souvent présentée comme un mélange entre le Missel de Saint Pie V et celui du Bienheureux Paul VI. On peut s’interroger sur le bien-fondé de cette option qui ne satisferait ni les « traditionnalistes » refusant tous changements, ni les « progressistes » refusant l’obéissance aux règles existantes. La juste voie est celle de l’obéissance au Magistère de l’Eglise et à l’application rigoureuse de la restauration liturgique, sans retour nostalgique ni fuite en avant déraisonnée.